• MARADONA : Culte du saint ou légende sportive ? 26.11.2020

    La réédition de l’article chroniquant la sortie du film Diego Maradona réalisé en 2019 par Asif Kapadia (Grande-Bretagne) paru dans d'Lëtzbuerger Land le 9 août 2019 a suscité le commentaire critique de Jean-Marc Leveratto (invitant à distinguer "culte du saint" et "légende sportive") et une réponse au commentaire :

     

    De Marco à Fabrizio

    Ciao Fabrizio. En relisant ton article du Land, je retrouve une réaction que je ne t’avais pas envoyée parce que je trouvais qu’elle était surtout une manière de polémiquer, à travers toi, avec Morin. Elle est liée au problème de la distinction entre dieux et saints, même si la canonisation footballistique de Maradona le transforme en saint tutélaire du football napolitain. Mais c’est surtout une manière de dialoguer avec moi-même, car l’article pose la question de l'analyse sociologique de la star. 

    Il serait dommage en effet de confondre le mythe de la star et la légende du grand champion (comme le démontre l’exercice d'histoire nationale du football mondial que tu proposes), et le héros n’est pas un saint, comme tu le rappelles ironiquement (la faute de main…). La religion moderne du football n’est pas une religion du livre, mais est un culte, au sens durkheimien, du plaisir du jeu et de son pouvoir d’intégration, « dieu c’est la société » du sport que nous formons en participant à un combat ludique qui n’a, comme le dit excellemment Simmel « aucune autre motivation sociologique que le combat lui-même ». Le héros n’a pas une fonction d’intercession entre les hommes et les dieux, mais la capacité de réconcilier par sa victoire les deux fractions engagées dans le combat. Ici (toujours Simmel) « l’attrait purement sociologique de la maîtrise et de l’affirmation de soi contre l’autre se combine avec la jouissance purement individuelle du mouvement adéquat et réussi ». Bref, les prouesses de Maradona qui ont fait de lui un héros et de ses équipiers une équipe légendaire, tout comme la tricherie qui non seulement annule rétrospectivement la valeur de la victoire mais disqualifie le camp qu’il représente, s’oppose au talent individuel de la star et à son pouvoir de nous transporter dans le monde de l’art qu’elle habite. La prouesse du grand champion et la magie de la star se transmettent tous les deux, et toutes les deux témoignent de leur excellence à manipuler des techniques du corps pour agir avec et sur autrui. Mais le plaisir du sport n’est pas le plaisir de la fiction, pas plus à l’époque de la tragédie grecque qu’à l’époque du e-sport. Bien que ce ne soit pas possible, il faudrait se débarrasser du terme de mythe, à une époque où il est devenu un terme fourre-tout pour désigner tous les « personnalités publiques » et par extension, la curiosité qu’elles suscitent et le storytelling qui entretient cette curiosité. C’est un glissement inhérent à l’équivocité originale de la notion. Comme le rappelle, Marcel Détienne (L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981), le mythe est un « objet introuvable » — il désigne chez les Grecs aussi bien un savoir traditionnel que l’intrigue de la tragédie — , à la différence de la mythologie par contre dont on peut reconstituer l’apparition en tant que prétention à penser l’altérité du primitif, du XVIIIe siècle jusqu’à la « science des mythes » de Lévi-Strauss. Marco.

     

    De Fabrizio à Marco.

    Merci beaucoup Marco pour cet exercice éclairant et très important qui rappelle la facilité de la critique (elle passe par des jeeps-lieux communs, pour aller plus vite) au détriment de la précision de la pensée. Je savais, quand j'ai écrit l'article pour le Land, la limite du point de vue de Morin (grâce à toi) (la star comme invention moderne) mais je devais aller vite. J'ai aussi attribué à Morin ce qu'il ne dit pas justement dans Les Stars. Morin associe la star aux dieux et aux idoles et non aux saints, c'est aussi ce qui explique la facilité de l'usage des termes "dieux" "mythes" "stars" dans leur interchangeabilité. Le lien "héros" et "saint" entretient la confusion entre expérience esthétique et expérience religieuse et ne règle pas le problème j'en conviens mais j'ai bien parler du "saint des sociétés traditionnelles" (et non de l'image contemporaine que l'on en a qui l'associe à l'exemplarité morale), qui a pour particularité justement d'être suffisamment "humain" pour faire le lien entre les vivants et les morts et non entre "les hommes et les dieux" (cf Jean-Michel Sallmann, Naples et ses saints à l'âge baroque, 1540-1750, Paris, PUF ethnologies, 1994) (dans ce cas d'ailleurs Morin prête moins le flanc à ta critique de l'invention moderne de la star). Mais je me demande si l'opposition que tu fais entre "plaisir de la fiction" et "plaisir du sport" n'est pas plus pertinente ramenée aux objets plutôt qu'aux personnes (il me semble bien que la conception de l'anthropologie du spectacle que tu défends reconnaît le plaisir comme identique pour tous), ou plutôt à l'opposition entre "spectacle artistique" et "spectacle sportif". Les footballeurs ont des emplois mais ne jouent pas des rôles et la dimension éthique de l'engagement est déterminante (que le meilleur gagne) dans le spectacle sportif au point de réduire l'épreuve à une situation difficilement reproductible comme pour le théâtre mais sans le cadrage du texte qui n'existe pas. Et là assurément, le plaisir de la "rediffusion" du match de foot est profondément atténué. Même si on rediffuse, notamment sur les chaines spécialisées, les vieux matchs de foot, la disparition de l'enjeu annule de fait l'épreuve et le spectateur n'est plus confronté qu'à ses propres souvenirs et non à leur réactivation par l'objet, comme dans le cas du spectacle artistique. Mais comme tu le répètes toujours, les différences de degrés dans le plaisir ne signifient pas que les plaisirs sont différents par nature. Fabrizio.


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